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parution-Intimit-.JPG  Parution dans le magazine Intimité

Nouvelle complète 
  
  La première image qu'ils eurent de Chypre après quelques heures passées entre ciel et mer, fut la vision d'une minuscule hache perdue en pleine Méditerranée, proche de l'Asie Mineure et de la Syrie. Sous le bleu délavé du ciel, l'île  se teinta de violet pour la mer,  mauve les montagnes,   vert sombre les plaines. Ils abordaient l'île de légendes où Aphrodite déesse de la beauté, de l'amour et de la fécondité sortit de l'onde.
    A l'aéroport de Làrnaka ils louèrent une voiture pour rejoindre Nicosie. La capitale leur apparut écrasée sous la lumière crue du soleil, traînant à ses portes des relents de désert malgré la végétation exotique des palmiers, jasmins et basilics. Ville étrange, mélange d'Orient et d'Occident aux églises gothiques et mosquées surmontées de minarets.
     Ils arrivèrent au cimetière grec alors que la cérémonie funéraire touchait à sa fin.    Gilbert lui prit l'enfant des bras et décida de l'attendre à  l'entrée. Le foulard noir de circonstance ajusté sur la tête, Alicia s'approcha discrètement. Autour de la famille recueillie et des amis, se tenaient les pleureuses qui emplissaient le lieu de leurs chants funèbres. De l'endroit où elle s'était immobilisée Alicia possédait une vue d'ensemble et son attention fut attirée par la silhouette européenne d'un homme qui, en retrait, le regard dissimulé derrière de  grosses lunettes aux verres miroir,  lui rappelait…Mikaël. Comme un automate, elle se porta à la rencontre de cette hallucinante vision s'attendant à la voir disparaître comme ces mirages impalpables que crée le désert. Le soleil haut dans le ciel se réverbérait sur les marbres et irradiait de ses feux le mica des granits. Au fur et à mesure que l'apparition grossissait, le bourdonnement de son cœur s'amplifiait dans sa poitrine. Ses pas  crissèrent sur le gravier et, surpris, l'homme  fit volte-face.  Son étonnement fut aussi vif que l'émotion   d'Alicia en présence  de son défunt fiancé.
    - Alicia ! Comment ! ... Qui t'a prévenue ?
    - Mikaël ! ... Non, c'est impossible ! murmura-t-elle d'une voix blanche le fixant, incrédule.
    D'un geste impulsif, elle lui arracha ses lunettes dont le tain  lui renvoyait  l'image défaite de son propre visage et lui dérobait  le regard saphir qu'elle croyait éteint à jamais. C'était lui ! Les traits tirés, l'expression lasse, quelque peu amaigri, mais vivant !
    - Tu ne t'es pas suicidé ! constata-t-elle soulagée. Mais... qui enterre-t-on ? Que signifie cette macabre mascarade ?
     - Ces funérailles sont celles de Nikos Andrésis, mon frère jumeau, le chanteur Mike Nicosy, si tu préfères.
    - Ton jumeau ! Répéta-t-elle médusée. Pourquoi me l'avoir dissimulée ? C'est    ignoble ! Je t'ai cru mort.
    - C'est tout comme ! Depuis la célébrité de Nikos j'ai perdu mon identité, je me suis effacé et maintenant, par respect pour sa mémoire, j'ai dû fuir la France. Il est temps de tout te révéler, rien ne s'y oppose plus à présent. Cependant je te demande de ne divulguer à personne le secret que je vais te livrer.
    Tandis qu'ils retournaient lentement vers la sortie, Mikaël lui parla des débuts difficiles de son frère  dans un cabaret de Nicosie  avant de devenir une idole en  France.
    - Son succès fut le mien mais en gravissant les plus hauts sommets, il  dévala aussi les pentes dangereuses de l'engrenage perfide qui, de calmants en excitants, mène à la toxicomanie. Ses cures de désintoxication de plus en plus rapprochées compromettaient sa carrière et Ibrahim, son imprésario sut se servir de notre ressemblance. Seul le dancing des Champs-Élysées m'offrait, l'espace d'un soir, l'anonymat, quoique là aussi la célébrité de mon frère me poursuive.
    -  Et te serve auprès du beau sexe ! Toutes succombaient à ton aura mystérieuse. Nous succombions en fait à un ignoble séducteur ! précisa-t-elle amère.
    - Oui, tu as raison ! Je ne renie pas ce que j'ai été mais c'est du passé, un passé que j'enterre ici avec  Nikos. La comédie est finie, la tricherie a assez duré. Es-tu venue seule, sans ton fils ?
    - Tu... Tu connais son existence ! paniqua-t-elle testant son regard indéchiffrable.
    - Oui, Ibrahim s'est fait un malin plaisir de me l'annoncer. Son père t'accompagne-t-il ?
    - Son père ! ... balbutia-t-elle sans comprendre à qui il faisait allusion.
    - Oui, cet enfant a bien un père ! Je suppose que c'est le chevalier servant que tu as omis de me présenter lors de nos retrouvailles. Tu te souviens !
Comment aurait-elle pu oublier cette soirée mémorable tout comme le cinglant et inexplicable affront qu'il lui infligea !
    - Gilbert ! Elle fut soulagée de sa méprise, hésita à rétablir la vérité et préféra finalement s'accorder un délai avant de lui apprendre sa paternité.
    - Justement les voilà ! annonça-t-elle comme ils approchaient des grilles d'entrée.
    - C'est touchant ! La famille au grand complet est venue se recueillir sur ma tombe.   J'espère ne pas être un fantôme trop encombrant ! répliqua Mikaël d'un ton  acerbe.
    Elle ne put supporter son sarcasme et accéléra le pas pour lui dissimuler sa souffrance.
    - Alicia, pardonne-moi !  supplia-t-il la rattrapant par le bras. J'éprouve des difficultés à t'admettre mariée et mère de famille de surcroît ! Le réflexe d'amour-propre d'un vulgaire séducteur ! ironisa-t-il. Combien de temps restez-vous à Chypre ?
    Ainsi Mikaël la croyait l'épouse de Gilbert. Elle pouvait encore le détromper mais n'en fit rien. A quoi bon !
    - Maintenant que je suis pleinement rassurée sur ta santé, plus rien ne me retient ici, affirma-t-elle, soudain pressée d'abréger ces inespérées mais décevantes retrouvailles.    J'ai suffisamment perturbé ta journée et je ne suis pas la bienvenue.
    - Oui, tout le laisse penser ! Je manque à la plus élémentaire hospitalité mais j'avoue que ta présence m'a surpris et a ravivé quelques sombres souvenirs. Recommençons à zéro. Il n'est pas permis de débarquer à Chypre sans visiter l'île. Restez quelques jours, ma mère vous hébergera à Paphos. Elle y habite une grande maison dorénavant bien vide. Alicia, accepte en dédommagement de ma mauvaise humeur !
    - Je regrette mais je ne pense pas que ton offre plaise à Gilbert.
    - Et bien, interrogeons-le ! dit-il s'avançant vers lui d'un pas décidé.
    - Non, je ne suis pas un revenant d'outre-tombe ! grimaça Mikaël face à son ébahissement. Alicia, si tu nous présentais cette  fois !
    La jeune femme s'exécuta. Mais bien qu'elle eut  fourni à Gilbert des explications susceptibles de l'enseigner sur l'état de la situation, elle fut surprise qu'il  accepte  la proposition de séjour du chypriote.
   Tandis qu'ils laissaient derrière eux  la capitale et ses remparts, Alicia essayait de comprendre quel but poursuivait Gilbert.
    Les quelques paysans croisés à dos d'âne sur la route de Limassol  portaient le costume national : le foulard noir enroulé autour de la tête, les bottes et la culotte bouffante. C'étaient des hommes bruns au visage fier et sauvage, aux grands yeux arrogants, à la moustache épaisse et au corps sec. Aucune ressemblance pourtant avec les traits fins de Mikaël, savant mélange de beauté grecque et française, héritage des divers peuples qui déferlèrent sur l'île. La déesse Aphrodite eut sans peine succombé à ce nouvel Adonis. La légende locale rapportait qu'à la mort de son bel amant éventré dans la forêt d'Idalion par le sanglier que lui avait envoyé le jaloux dieu Arès, les larmes d'Aphrodite mêlées au sang d'Adonis se transformèrent en anémones dont l'île se recouvre à la fin février.
  L'autoroute se déroulait à présent sur fond d'oliviers, de caroubiers, de pins, de cyprès dans une région tour à tour tourmentée, accidentée, aride ou champêtre. Ils la quittèrent cette fois pour déjeuner. Pano Lefkara était un vieux et pittoresque village accroché à 800 mètres d'altitude aux pentes orientales du Troodhos, ce haut massif montagneux qui dominait la plaine Messaoria. Là, travaillaient depuis des siècles, des dizaines de dentellières exécutant au crochet leurs broderies semblables aux dentelles de Venise du XVIe siècle.
   - Du "lefkara", précisa Mikaël désignant les fines broderies à dominante brun sur fond beige des nappes et des serviettes.
    Dans une taverne, ils se restaurèrent de spécialités régionales :  "mézés" prépara-tions à base de céréales ou d'oeufs de poisson, d'huile d'olive, d'ail et de persil ; de feuilles de vignes farcies. Ils goûtèrent aux célèbres "becfigues", minuscules oiseaux marinés dans du vinaigre et dégustèrent en dessert des "daktyla" (doigts de dame) pâte en forme de doigt faite d'amandes pilées avec du sucre et de la canelle puis trempée dans du sirop, le café "turc" clôtura ce festin.
   Pour faciliter la digestion, ils flanèrent dans le village s'attardant devant les vieilles maisons à encadrement de bois sculpté où sèchent les olives, les raisins et les figues.
   Alban, le pouce à la bouche,  s'était assoupi dans sa poussette-canne. Mikael, traducteur consciencieux, leur apprit  que bonjour se disait "kalimera" et merci " efkaristo". Entendre les consonances graves de la voix du jeune chypriote marchander dans sa langue natale le prix d'un napperon qu'elle admirait, ravissait les oreilles d'Alicia. Quel dommage que cette voix  prenante  n'interprète plus de chansons romantiques !
     Le voyage se poursuivit par la traversée d'un défilé buissonnant de pins et de caroubiers et la mer leur apporta ses embruns jusqu'à Limassol. Cette ville à l'histoire glorieuse vit s'installer successivement, Richard Coeur de Lion  en 1191, les Templiers et les Hospitaliers en 1291 après la chute de Saint-Jean d'Acre, avant d'être  ravagée par des inondations, incendiée par les Génois en 1373,  les Manelucks au XVe siècle, mise à sac par les Ottomans au XVIe siècle pour finir dévastée par un tremblement de terre quatorze ans plus tard. Aujourd'hui, elle respirait enfin la gaîté et la richesse.
    Pressés par le temps, ils la dépassèrent tout comme le site de Kolossi et son château médiéval qui dominait des vignes réputées pour leur vin liquoreux, délectable aux dires de Mikaël. Ils roulèrent sous la voûte  odorante  des eucalyptus, à travers les plantations de citronniers et d'orangers puis longèrent la baie de Kourion et sa falaise  à pic. Un paysage varié se succéda alors. Les verts gazons de la base anglaise d'Episkopi contrastaient avec l'âpre rocaille environnante    plantée de caroubiers, la plaine côtière de vignobles et de rochers dénudés ocre pâle.
    A Petra tou romiou (la pierre du grec), Mikaël ralentit pour lui désigner, affleurant de l'eau émeraude, le rocher blanc légen-daire  où Aphrodite sortie de l'écu-me comme l'interpréta Botticelli dans sa célèbre toile. Désormais, ils pénétraient dans le domaine de la déesse.
     Paphos la Romaine, ses plages, ses curiosités archéologiques, ses luxueux hôtels fut dépassée et Mikaël lui expliqua qu'en son port, jadis débarquaient les pélerins se rendant au Temple d'Aphrodite.    
   En suivant la côte couverte de petits bananiers d'un vert intense, ils découvrirent  une belle anse de sable fin. Remontant une allée bordée de palmiers
surgit le toit rouge et les murs blancs de chaux de la villa. Enfouie parmi les bosquets de myrtes et de lauriers-rose, elle surplombait la mer.  A l'étage courait une terrasse ceinte d'une balustrade en bois festonné. Le grand portail voûté orné de moulures antiques s'encastrait dans la luxuriance des bananiers contenus dans d'énormes bacs.
  Après ces longues heures de voiture, marcher un peu leur dégourdit les jambes. La  fraîcheur de l'habitation sobrement meublé les accueillit.
   -  Attendez-moi là,  Mère doit être rentrée, je la préviens de votre arrivée..
   -  Mikaël, ce n'est sans doute pas le moment idéal pour s'inviter ! réagit alors Alicia qui,   envoûtée par la magie de l'île et bercée par les commentaires passionnants de Mikaël, en avait presque oublié les tragiques circonstances de leur présence..
   -   Ne t'inquiète pas ! la rassura-t-il, l'hospitalité chez nous est sacrée. Nous sommes habitués au deuil : mon père et mes deux frères sont morts. Les premiers en combattant pour l'Enosis, pour le rattachement à la Grèce. Et aujourd'hui Nikos,  dans les conditions peu glorieuses que tu connais. Je reste donc l'unique descendant  des Andrésis. Lourde responsabilité ! soupira-t-il.
    La mèrde Mikaël en habit de deuil : la longue jupe et le corsage noire, le châle enveloppé autour de la tête au ras du front, portait sur le visage les marques de la souffrance. 
    Elle dévisagea les étrangers d'un regard froid et méfiant. L'enfant  qui gazouillait dans les bras d'Alicia, affairé à lui tirer les cheveux, eut droit à  plus de bienveillance. Elle esquissa  un sourire attendri qui accentua sa ressemblance avec Mikaël. Son regard saphir  délavé s'illumina devant le tableau de l'insouciance. Dans un élan spontané, elle tendit les bras vers lui mais  suspendit son geste aux paroles brèves et sèches  prononcées par son fils dans un grec chuintant,  incompréhensif, qu'Alicia interpréta comme une mise en garde. Lui en voulait-il tant ou  préservait-il sa mère d'un  illusoire bonheur ?
    - Mère va vous montrer votre chambre.
   Profitant du départ de Gilbert,  retourné à la voiture pour sortir leurs bagages du coffre, Mikaël s'approcha de la jeune femme et l'invita à le rejoindre dans le jardin, son installation terminée.
  - Une mise au point  sur  notre relation  passée s'impose avant ton départ. Je te dois bien cela.
     Sur les conseils évidents de son fils,  Mme Andrésis  mit à leur disposition une chambre à l'étage.         Un coup de coude  dans les côtes de Gilbert fit taire son étonnement.
    Alicia fut néanmoins rassurée par la présence de lits jumeaux.
    - N'y aurait-il pas un léger malentendu sur mon compte ? interrogea Gilbert se frottant vivement les côtes.
   - Euh…! Mikaël croit que tu es mon mari… et… le père d'Alban. Je ne l'ai pas  détrompé, annonça-t-elle calmement s'abandonnant au moelleux du premier lit.
     - Tiens donc ! Dans d'autres circonstances, j'en eu été heureux. Quel jeu    joues-tu ? L'une des raisons de ta venue à Chypre, était de tout lui révéler  au cas où, comme te l'avait laissé pressentir son copain Ibrahim, il serait vivant. Pourquoi as-tu changé d'avis ? Tu te rends compte. En le trompant ainsi sur mon  rôle, tu fausses les données. Je comprends mieux son animosité à mon égard ! 
       Mécontent, il arpenta la chambre à grands pas. 
   - Gilbert, je suis désolée de te placer dans une position si inconfortable. Je ne l'ai pas voulue. Elle s'est instaurée et le courage m'a manqué de lui avouer la vérité. Son comportement rejetant à la limite de l'indifférence en est la cause ! jeta-t-elle d'un ton rogne. Il veut enterrer son passé et je suis ce passé ! Notre rupture est déjà consommée et lui apprendre l'existence de son fils ne ferait qu'embrouiller la situation. Il peut souhaiter garder l'enfant mais n'avoir que faire de la mère : une  solution  inacceptable. Dans le fond, sa méprise m'est utile, elle me permet de sonder ses sentiments à mon égard. 
    - Ce n'est pas très loyal, ne trouves-tu pas ?
  - Oui. C'est pourtant  plus sage, dans l'intérêt d'Alban, affirma-t-elle pour se donner bonne conscience.  Mettons à profit cette hospitalité. Vis.itons l'île et repartons tous trois pour Paris. Rien ici, ne me retient plus. Comme Mikaël c'est le passé que j'enterre aujourd'hui.
    Un quart d'heure plus tard, les bagages défaits, elle laissa Alban, propre et rassasié, à la  vigilance de Gilbert Il se voyait assigné le rôle de nurse en plus de celui de duègne.
 
                                                  * * * *
    Dans le jardin odorant de térébinthes et de jasmins, Alicia rejoignit Mikaël.
    - Marcher ici avec toi est vraiment inattendu. C'est étrange que tu sois là, après la désinvolture avec laquelle je t'ai quittée, déclara-t-il sortant de sa réserve. La mort de mon frère m'a mûri et je réalise qu'il est temps pour moi de fonder une famille et perpétuer le nom des Andrésis comme me le demande instamment ma mère. Nous l'aurions pu, toi et moi, mais pour nous ce fut trop tôt. Tu m'as connu à un moment de ma vie où rien n'était simple. Bah ! A quoi bon d'inutiles regrets. Nos routes depuis se sont séparées. Ta vie est toute tracée, alors tournons définitivement la page. Tiens ! dit-il d'un ton plus léger,  ton mari et toi, passez un maillot de bain, je vous emmène visiter nos curiosités locales.
    La fierté d'Alicia l'incitait à taire à tout jamais son amour et son désespoir et à ne pas lui dévoiler le motif exact de sa venue à Chypre. Elle allait disparaître définitivement de sa vie et retourner à ce passé qu'elle n'aurait jamais dû quitter, comme il le souhaitait.
Mikaël ne fut pas autrement surpris de la voir s'installer seule dans la berline. Ils longèrent la mer, ses criques désertes et sauvages puis gagnèrent le ravin  dissimulant la légendaire grotte des "bains d'Aphrodite" qui confèrent la jeunesse éternelle à ceux qui s'y baignent. Poursuivant leur descente, ils s'installèrent près de la "Fontaine d'Aphrodite", se dévêtirent et s'allongèrent sur des nattes en paille. Alicia masqua son émotion en découvrant le nævus héréditaire sur le  talon de son compagnon identique à celui de son fils. Après s'être baignés dans la mer proche, ils dégustèrent les délicieuses friandises préparées par Mme Andrésis. Leur composition excessivement sucrée attisa leur soif mais aucune boisson ne les accompagnait.
    - Ah ! Sacrée mère, s'esclaffa Mikaël levant les deux verres inutiles. Elle tenait à ce que nous profitions des bienfaits de la fontaine.
    - Mais oui, bonne idée ! Alicia, ne comprenant pas la raison  de sa singulière réaction, remplit  les verres.
     Mikaël amusé la regarda avaler le breuvage rafraîchissant.
    - Qu'ai-je de si drolatique ?
    - "Fa la Dea che tutte ardor d'amore, giovani e vechi infino quell'ultime ore", fredonna-t-il de sa voix vibrante et sensuelle. Grâce à la Déesse, jeunes et vieux éprouvent les feux de l'amour jusqu'aux ultimes heures de la vie, traduisit-il songeur.
    - Oh ! Comme la potion aphrodisiaque  partagée par Tristan et Iseult ! Mais, tu dois en connaître les effets pour y avoir  tant de fois assouvi ta soif ! affirma-t-elle faisant allusion à son passé dissolu de séducteur.
    - Qu'en sais-tu ! répliqua-t-il  vidant son verre d'une traite tout en  la fixant si intensément qu'elle se troubla.
    - Excuse-moi ! J'oubliais que tu t'es désintoxiqué depuis et que tu as décidé de réintégrer le droit chemin ! ajouta--elle désinvolte, se rasseyant.  Pour se donner une contenance, elle s'enduisit le corps d'huile protectrice.
    - Sage précaution ! Peux-tu également m'en passer ?
    Sans attendre son assentiment, il lui offrit un dos mat et musclé aguerri au soleil chypriote et ne nécessitant aucun baume. Au contact de sa peau ferme et tiède, l'imagination d'Alicia s'enflammait lui remémorant d'autres caresses plus sensuelles. Sans prévenir, il se retourna lestement, lui saisit  sa main huileuse et l'appliqua fermement  sur sa poitrine velue.
    - Continue ! murmura-t-il sourdement avec un regard si ardent qu'elle eut un geste de retrait. Alors Mikaël l'attira à lui et l'emprisonna entre ses bras puissants. Leurs bouches si proches mêlaient leur souffle et Alicia frémit, les yeux mi-clos, au bord de l'abandon. Ils étaient victimes des propriétés aphrodisiaques de la Fontaine d'Aphrodite !    
     Réagissant, elle se débattit mollement mais, contre toute attente, il ne l'embrassa pas.
    - Excuse-moi ! dit-il la repoussant doucement, j'allais de nouveau me comporter comme le vil séducteur que tu détestes ! Je n'en ai plus le droit ! J'ai bien failli perdre le sens des réalités et commettre une offense envers ton mari et... ma fiancée, dit-il brutalement évitant de la regarder.
    - Tu vas te marier ! répéta-t-elle abasourdie et dégrisée oubliant sa frustration ;
    Il se rassit près d'elle mais par précaution s'encercla les genoux de ses bras.
    - Oui, pour combler  ma mère  qui souhaite  la descendance des    Andrésis ! dit-il amèrement. C'est une fille d'ici, une amie d'enfance.
    - Tu es amoureux ? articula-t-elle difficilement, curieuse de son manque d'entrain.
    - Oh, l'amour ! Qu'est-ce au juste sinon du plaisir et de la souffrance ! J'ai abusé de l'un et connu l'autre. A présent, je ne m'écarterai plus du droit chemin. Mère a suffisamment souffert ! Des petits-enfants agrippés à ses jupes atténueraient sa peine et sa solitude. Je m'installe définitivement à Chypre. Allez ! Ressers-moi de cette eau bienfaisante pour qu'elle m'ouvre les portes de l'amour éternel ! ironisa-t-il lui tendant son verre vide.
    L'amour éternel, ils étaient tous deux passés à côté ! Leur vie semblait les destiner à une vie familiale sage et honnête, sans passion. La déesse aurait fort à faire pour remédier à cela ! Un poids au cœur, ils vidèrent leur verre et trinquèrent.
      L'après-midi était déjà fort avancé quand il reprirent silencieusement la route de Paphos.
    Ils gravissaient les marches du perron de la villa lorsque Mme Andrésis, qui les guettait de toute évidence, accourut au devant d'eux surexcitée et volubile. La mère et le fils s'entretinrent dans leur langue un court instant avec force gestes et regards furtifs à son encontre. Regards bienveillants de la mère, sceptiques et virant au sombre du fils.   Que se passait-il qui engendra une telle effervescence ? Sans explication, ils la plantèrent là et s'engouffrèrent à la hâte dans l'habitation. Elle aperçut alors Gilbert qui, posté sur le balcon de leur chambre, agitait les bras tel un sémaphore et tentait par signes de lui expliquer les causes du tumulte.
    - Comment va Alban ? Lui est-il arrivé quelque chose ? Alarmée, elle s'approchat dubalcon.
    - Non, rien de fâcheux ! Sauf qu'il est devenu le centre d'intérêt de la maisonnée depuis que Mme Andrésis, en voulant m'aider à le changer, à découvert une marque sur l'un de ses talons. Ne t'inquiète pas.
    Ne pas s'inquiéter ! Gilbert en avait de bonne. Comme si le signe de fabrique des Andrésis sur le talon de son fils pouvait les laisser indifférents. Elle n'osait imaginer la réaction de Mikaël. Elle n'allait pas tarder à le savoir. Il apparut sur le pas de la porte tenant l'enfant dans ses bras. Si son visage n'avait été si courroucé et furibond, le tableau eut été charmant et émouvant.
    - Pourquoi ? Que signifie ceci ! gronda-t-il exhibant le pied dénudé d'Alban. Pourquoi me l'avoir dissimulé poussant la perfidie jusqu'à me laisser croire que Gilbert était son père ? Pourquoi ? répéta-t-il durement la rejoignant. Jusqu'à quand envisageais-tu de prolonger cette comédie ? Sais-tu ce qu'un fils représente pour un chypriote et ce que ce fils représente pour moi ? Non, tu n'en as aucune idée ! N'as-tu donc fait le voyage de Paris que pour t'assurer qu'il était orphelin ? Qu'attendais-tu  pour tout m'avouer au lieu de me laisser divaguer sur le passé et l'avenir ?  Ses yeux flamboyaient et il contrôlait difficilement la sourde colère qui l'envahissait. Il eut pu ignorer sa paternité.
    - En effet !  répliqua-t-elle l'affrontant. J'ai fait ce voyage pour en finir avec l'espoir invraisemblable de te revoir autrement que sur un catafalque. Le miracle s'est réalisé mais la froideur de ton accueil n'a guère encouragé un tel aveu. Tes explications sont si concluantes, tes décisions si irrévocables que je préfère ne pas déranger tes projets et retourner à ce passé qu'à juste titre tu désires tant oublier. L'existence d'Alban ne doit rien modifier à cela. Il a besoin d'une famille heureuse et unie autour de lui. Nos chemins se séparent ici. Demain nous repartirons. Oublie tout ceci ! Epouse ton amie d'enfance, elle est de ta race et te donnera d'autres fils.
    - Là, tu te trompes ! dit-il soudain accablé. Alicia tu n'es qu'une tricheuse ! Tu as délibérément faussé notre relation depuis le début  nous  engageant dans une comédie cruelle. Cessons-la  immédiatement ! Nous nous devons la  sincérité. Viens, marchons !
    Ils  contournèrent la villa par une allée bordée de palmiers puis empruntèrent un étroit sentier en espalier qui les mena à la plage en contrebas. Le déclin du soleil assombrissait l'eau turquoise et marbrait le ciel de traînées parme. Alban gazouillait gaiement dans les bras de son père, ce père dont il ne partagerait jamais la vie. Ils atteignirent la plage et se déchaussèrent. L'écume des vaguelettes qui s'échouaient sur la grève comme s'échouait leur histoire, éclaboussait leurs pieds nus.
    Alban tendit vers sa mère ses petits bras potelés et Mikaël le lui abandonna à regret.      Dans son regard flotta de l'attendrissement et une brillance suspecte de larmes contenues.
    - Je t'aime toujours ! dit-il la voix enrouée détournant le visage vers l'horizon enflammé. Cet aveu  tardif est inutile, je le sais et j'en paye l'erreur. Je suis rassuré quant au sort de notre fils. Il est entre de bonnes mains :  les tiennes et celles de ton mari. Rassure-toi, je considère n'avoir aucun droit sur lui puisqu'il a déjà une famille ! Elève-le comme tu l'entends.  Parle-lui de moi ou non, qu'importe !
    Une violente émotion étreignit la jeune femme devant  ce  renoncement désabusé.
    - Mikaël,  Gilbert n'est pas mon mari, seulement un ami cher. Il n'y a pas  eu  que toi dans ma vie ! murmura-t-elle libérée d'un poids.

    - Vraiment ? s'exclama Mikaël faisant volte-face et la saisissant par les épaules. Tu es libre ! Cela signifie-t-il que tu me pardonnes et m'aimes encore ?  Il était incertain de son bonheur.
     Son inquiétude la fit sourire et elle hocha affirmativement la tête. Leurs bouches scellèrent mieux qu'un long discours leur félicité mais fut intempestivement interrompue par les cris stridents et revendicateurs d'Alban.
    - Notre fils a de la voix pour exprimer sa jalousie ! constata en riant Mikaël.
    - N'a-t-il pas de qui tenir ?  dit-elle frottant sa joue contre celle, duveteuse, du bébé.
    - Alicia ! Je dois terminer mes aveux, reprit Mikaël redevenu grave. J'ai, de même, inventé l'imminence de mon mariage. Je ne peux m'y résoudre car aucune femme ne pourra me donner de fils... Je suis atteint d'une maladie incurable, de celle que l'on désigne pudiquement comme longue et éprouvante. Je ne peux dorénavant être père. Voilà l'infirme que je suis devenu.
    - Oh ! gémit-elle, consternée. Depuis quand le sais-tu ?
    - Je le savais  lors de notre dernier rendez-vous. Je voulais te prévenir et rompre notre relation  mais tu m'as simplifié la tâche. Ne pas avoir enfant est pour moi, le pire des châtiments. Ta venue a ravivé la douleur et  j'ai tout mis en œuvre pour taire mes sentiments et te repousser.  J'ai bien failli y réussir. Non ! Je n'ai pas le droit. Je n'ai rien à offrir. Rentre en France, refais ta vie avec Gilbert, il t'aime !
    - Oh, non ! Mikaël, se révolta-t-elle, ne te sers pas de cette excuse,  ne m'impose pas l'épreuve d'une nouvelle séparation !  L'amour ne se commande pas et notre fils a besoin de nous. Je veux rester à tes côtés pour le meilleur comme le pire. A deux l'adversité se combat mieux. Tu verras, pour nous la légende des Bains d'Aphrodite  se concrétisera. Accepte-moi pour femme !
    - Chère et têtue Alicia ! gronda-t-il attendri, lui embrassant  les paupières. Ne pleure pas !
                                                          * * *
    Pour le mariage, Alicia se rendit à l'aéroport de Larnaka pour accueillir Marietta, son amie et témoin. Celle-ci voulut tout savoir sur l'incroyable résurrection de Mikaël et leur merveilleux conte de fées. Alicia s'exécuta avec bonne grâce, passant sous silence  la maladie de son futur époux.
     - Cet heureux  dénouement, quand j'y pense, n'aurait pas eu lieu sans la bévue  de Gilbert.
     - La bévue de Gilbert ! répéta Marietta amusée. Quelle bévue ! Il n'ignorait rien du nævus de naissance d'Alban. C'est moi qui l'en ai informé et je ne regrette pas cette indiscrétion.
    - Comment ? Mais alors, je suis victime de la  conspiration conjuguée de trois volontés : celles de Gilbert, de la mère de Mikaël et de la déesse Aphrodite, elle-même.
                                                            * * *
    Le mariage se déroula à Paphos dans la plus pure tradition chypriote grecque, danses et chants, ce dans quoi tout grec excelle. La robe de mariée d'Alicia était ornée des plus belles dentelles de l'île et Mikaël avait fière allure, revêtu de l'habit régional : le  pantalon noir bouffant serré à mi-mollet dans de hautes bottes de cuir noir et le gilet noir brodé d'or porté sur la large chemise de soie blanche.
    La succession mâle des Andrésis était dorénavant assurée par Alban, le vrai dieu de la fête. Il passait de bras en bras sous le regard attentif et fier de sa grand-mère paternelle, toujours endeuillée mais miraculeusement rajeunie au contact du bambin. Du même regard comblé Mikaël couvait  sa femme et son fils unique.
    - Quand je pense, lui confia-t-il, que j'ai failli passer à côté d'un tel bonheur. Aujourd'hui, je suis le plus heureux des hommes !
    - Oui et cela grâce à deux personnes que nous devrions remercier.
    -  Ah, et qui donc ?
    - Gilbert. Il a manœuvré  pour que ta mère  découvre la marque de naissance d'Alban..
    - Il a fait cela alors qu'il avait la chances de te garder ?
    - Oui, c'est un ami loyal. Connaissant mes inclinations, il  a choisi de sauver notre famille.
    - Et, la  seconde bienfaitrice ?
    - La déesse Aphrodite ! 
    -  Evidemment ! affirma-t-il amusé.
    Gilbert fut surpris des remerciements chaleureux  prodigués par Mikaël. Quant à Alicia, elle lui tira l'oreille,  le traitant d'horrible comploteur et d'inestimable ami puis le laissant à sa confusion, le jeune couple enfourcha une moto.
    A Pétra tou roumiou, dans l'eau frangée d'écume,  Alicia lança son bouquet d'anémones. Pressée contre Mikaël, elle fit vœu de bonheur éternel. L'Amour serait le plus fort, ainsi le voulait-elle. Et ce que femme veut... la déesse ne le veut-elle pas ?
 FIN
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